Éléonore longe la
nef de l’église abbatiale rythmée par les hautes colonnes
blanches aux chapiteaux sculptés, elle passe devant les tombeaux des
Plantagenêts, puis, va s’agenouiller dans l’une des chapelles où
elle s’abîme dans une courte prière. Elle se signe et franchit la
porte papale, traverse une galerie voûtée d’ogives pour déboucher
dans le Cloître du Grand-Moutier. La nuit étoilée
l’enveloppe alors qu’elle traverse le jardin ouvragé pour se
diriger vers un puits qui s’encastre dans une arcade aveugle. La
jeune fille se penche au-dessus de la margelle. Un appel monte de
l’insondable profondeur porté par un souffle puissant. Éléonore
frissonne et ferme les yeux...
***
L'Abbaye de
Fontevraud étendait sa masse imposante dans le crépuscule de
novembre. Après avoir affronté la tempête extérieure qui lui
avait rabattu des paquets de pluie sur la tête, Éléonore s’était
retirée dans son logement de fonction situé dans la Cour du
Dehors. Elle avait ôtée sa parka détrempée, secoué sa longue
chevelure rousse humidifiée qu’elle avait tressé sur le côté.
Puis, elle avait remis quelques bûchettes dans le poêle à bois qui
réchauffait son modeste intérieur.
Cela faisait une
semaine que la jeune fille, diplômée en « Architecture et
Histoire de l’Art », avait pris ses fonctions de
guide-conférencière à l'Abbaye.
Le jour de son
arrivée, elle avait fait un tour de reconnaissance du prestigieux
ensemble religieux avec Auguste Bayard, le gardien, et Prosper Joly,
le conservateur, lequel avait, ensuite, regagné sa douillette
demeure saumuroise.
Éléonore
appréciait cette première affectation qui lui permettait de
retrouver son Anjou natal après des études à l’école parisienne
de Chaillot.
Rassasiée d’un
simple dîner préparé par Louise Bayard, femme du précédent, la
jeune fille s'était installée à sa table de travail. Ayant peu de
disposition pour l’art culinaire, elle avait accepté avec
enthousiasme la proposition de la guichetière et intendante du
domaine, moyennant un petit écot, de lui réserver des portions de
ses plats cuisinés ou de partager sa table.
À l’affût de
détails historiques, aux fins de parfaire sa connaissance des lieux,
Éléonore avait choisi d'anciens ouvrages à la bibliothèque située
dans le Logis Abbatial. Elle les compulsait au hasard,
s’attardant sur certains, au gré de son intérêt.
Elle avait des
notions sur l'histoire de l’Abbaye, fondée à la fin du XIème
siècle par Robert d’Arbrissel.
Avec l’aide de
disciples et de brigands qu’il avait convertis, ce moine breton
avait défriché un val, au creux d’une profonde forêt, au
lieu-dit le « Fons d’Evraud », pour y établir une
« cité monastique ». Une trentaine d’abbesses
s’étaient succédées à la tête de cette communauté religieuse,
dont la plus célèbre fut Aliénor d’Aquitaine qui y avait établi
la nécropole de la dynastie des Plantagenêts, comtes d’Anjou.
L’ensemble monumental avait été transformé en prison par un
décret napoléonien pour finir dans le giron du Ministère des
Beaux-Arts après 1963... Depuis, d’importants travaux
d’aménagement et de restauration prenaient place dans l’enceinte
abbatiale.
Engourdie par la
chaleur du poêle et un verre de vin rouge, Éléonore s’était
blottie dans le vieux canapé en velours râpé de son logis et
tournait les pages d’un grimoire du XVIème siècle. Il
comportait des fables, ornées d’enluminures naïves, ayant pour
cadre l’Abbaye et le bourg de Fontevraud. Elle s'était attardée
sur celle intitulée Le Puits, illustrée de personnages
en tenue d’époque...
Il était une
fois une noble et belle jeune fille, prénommée Aliénor, qui
logeait dans un château délabré, proche du village de Montsoreau.
Elle était entichée de son voisin et compagnon d’enfance, issu
d’une famille huguenote désargentée, et refusait farouchement
d'épouser un beau parti choisi par son père. Pour pénitence, la
demoiselle angevine avait été recluse au couvent de Fontevraud,
dans la partie réservée aux « femmes repenties »...
Obstinée et amoureuse, usant de stratagèmes, Aliénor avait fait
venir son amoureux qui avait réussi à franchir le mur d'enceinte du
domaine et à déjouer la surveillance des moniales. Éperdue d'amour
pour son valeureux chevalier, elle s'était donnée à lui avec
ferveur dans son austère cellule et lui avait demandé de renouveler
son exploit au fil des nuits...
À ce moment de sa
lecture, Éléonore s'était assoupie et s'était engloutie dans un
rêve qu'elle épousait totalement, n’en distinguant pas la
frontière avec sa vie réelle. Elle y voyait Adam, bravant les
brumes hivernales des Bords de Loire pour venir la retrouver.
Dans la vraie vie,
ce dernier avait tiqué lorsqu’il avait appris que la jeune-fille
allait s'isoler aux confins de l'Anjou.
- Tu quittes Paris pour un bled à deux-trois bicoques ! Et dans un couvent ! Tu veux prendre le voile ou quoi ?
- Un ancien couvent... C'est un boulot ! Rejoins-moi !
- T'es folle ! Je ne suis même pas sûr qu'il y ait l'électricité là-bas...
- T'inquiète, tu pourras la brancher ta guitare ! Il n’y a que ça qui compte, pour toi !
Les jours s'étaient
enchaînés et Éléonore n’avait aucune nouvelle d’Adam. Ne
disposant pas d’un téléphone personnel, elle lui envoyait des
lettres qui demeuraient sans réponse. Dans la dernière, elle priait
son ami de venir, au moins, la retrouver pour Noël.
En
cette fin d’année 1977, l'air retentissait du bruit des outils des
Compagnons
du Devoir
qui s’appliquaient à redonner aux murs et aux toitures leur éclat
d’antan. Les tailleurs de pierres, les menuisiers et les couvreurs,
les décorateurs et les paysagistes, s’activaient avec leurs outils
spécifiques et leur savoir-faire à tous les étages, des caves aux
greniers, en passant par les cours et les jardins. Des fouilles
étaient entreprises par les archéologues afin de mettre à jour les
parties les plus anciennes et les architectes étudiaient les plans
de restauration des monuments historiques dégradés.
Les
bâtiments ecclésiastiques avaient été dévastés et vandalisés à
l’époque de la Révolution
Française,
le mobilier précieux, les ornements sacerdotaux, les tableaux et les
œuvres d’art avaient été soumis au pillage par la population et
la soldatesque. L’Assemblée Nationale révolutionnaire avait
décrété que les biens du Clergé appartenaient désormais à la
patrie et que les vœux des monastiques n’étaient plus reconnus.
La transformation en centre pénitentiaire avait achevé la
dénaturation de la « cité idéale », au rayonnement
intellectuel et spirituel, rêvée par son fondateur
Robert d’Arbrissel.
Depuis 1976, le
Centre Culturel de l’Ouest animait et gérait le domaine de
Fontevraud où s’organisaient des visites pour un public avide de
découvrir son patrimoine collectif à travers des édifices chargés
d’histoire.
Éléonore se
familiarisait avec l’espace monumental et majestueux. Elle y
respirait l’odeur de la pierre et du bois dans tous leurs états.
Des parfums pénétrants s’exhalaient du végétal environnant, à
partir des jardins et des bois. Elle longeait les galeries du
Cloître, détaillant dans le tuffeau les rinceaux délicatement
sculptés de volutes et d’armoiries des rois France. Elle se
perdait dans les escaliers glacials, s’égarait dans les couloirs
silencieux des étages qui desservaient des pièces dénudées. Elle
s’aventurait dans les anciens dortoirs, jadis occupés par les
religieuses, convertis en cellules rudimentaires lors de la période
carcérale qui avait duré cent-cinquante années.
Il régnait une
atmosphère de mystère et d’austérité, une aura de quiétude et
de spiritualité. La jeune-fille percevait fugitivement des souffles
et des murmures, des frôlements... Il lui semblait que les murs
avaient gardé en mémoire les joies et les souffrances des milliers
d’âmes qu’ils avaient abritées, que la matière avait absorbé
et retransmettait les émotions des prières, celles issues des
pompeuses cérémonies liturgiques, celles des huit messes
quotidiennes de Matines à Complies, ou
bien celles chuchotées avec ferveur dans l’isolement d’une
chambrette ou d’un cachot.
Éléonore n’avait
pas encore visité les caves, elle attendait d’y être invitée par
Denis et Christophe qui sondaient et creusaient aux quatre coins du
site monastique. Ils déterraient des morceaux de vaisselle, des
fragments d’outils, des pièces de monnaie, des bouts d’os...
Dernièrement, ils avaient découvert un passage obstrué qui reliait
probablement l’Abbaye à l’église Saint-Michel située dans le
bourg. Une légende rapportait qu’un réseau souterrain permettait
de rejoindre la Loire et Montsoreau...
Les ouvriers des
chantiers de restauration étaient, le plus souvent, issus du village
ou des environs et rentraient chez eux le soir. Ils apportaient leurs
casse-croûtes qu’ils prenaient, avec le chef de chantier, dans une
salle qui leur était réservée.
Les deux
archéologues, originaires de Nantes, résidaient sur place. Tout
autant qu’Éléonore, ils profitaient de la cuisine de Louise
Bayard pour des repas pris dans la salle-à-manger du Logis de
l’Abbesse auxquels s’adjoignaient, quelquefois, le conducteur
des travaux et l'architecte des monuments historiques.
Ce même Logis
comportait le bureau d’accueil, occupé par Madame Bayard lors
de ses activités administratives, ainsi que la bibliothèque
qu’Éléonore avait décidé de réorganiser en classant tous les
ouvrages sur des étagères appropriées selon un inventaire
spécifique.
Dans
la foulée, la jeune fille, pleine d’énergie, avait aménagé une
Salle du Trésor où
elle disposait les trouvailles archéologiques et les pièces
intéressantes dénichées et récupérées de-ci, de-là... Des
personnes de la région, désireuses de participer à l’essor du
Centre Culturel de l’Ouest,
léguaient des objets provenant de successions de famille dans un
esprit philanthropique. Certains de ces biens de valeur, dispersés
pendant la Révolution, provenaient de l’Abbaye et de son village.
Décembre était
bien entamé et les touristes ne se pressaient guère au portillon,
ce qui donnait du temps à Éléonore pour suivre les recherches de
Denis et Christophe.
Les deux garçons
avaient souhaité se loger dans les anciens cachots des condamnés et
la jeune guide avait tiqué sur ce choix :
- Ils sont chargés d’ondes négatives...
Christophe, à
l’allure d’éphèbe blond aux yeux bleus, lui avait rétorqué :
- Je ne crois pas aux forces de l’invisible, chérie, je suis un scientifique... Et puis, j’aime les lieux dépouillés, nous allons prendre une cellule chacun et nous installerons nos dossiers et notre matériel dans une autre.
- Comme tu veux.
- Je veux bien que tu viennes m’enfermer la nuit, mais à condition que tu partages ma paillasse...
Éléonore avait
ironisé sur l’invitation, Christophe la provoquait régulièrement
sur ce terrain-là, mais elle lui rabattait son caquet et le traitait
de macho.
Denis, gringalet
binoclard, assistait à leurs joutes oratoires en souriant et en
haussant les épaules. En dehors des fouilles, celui-ci s’absorbait
dans l’étude et la réalisation de plans et remplissait des
carnets de relevés et de croquis.
Au cours d’un
déjeuner, le petit groupe, presque familial, formé par les époux
Bayard et les trois jeunes-gens, avait évoqué les fables qui
circulaient sur les fantômes de l’Abbaye. Passionnée par le
sujet, Éléonore avait questionné Louise Bayard à propos
d’apparitions d’une Dame Blanche, par certaines nuits
d’hiver, dans la galerie Est du Cloître du Grand-Moutier.
Christophe s’était écrié :
- Je l’ai aperçue plusieurs fois derrière les fenêtres du haut-dortoir...
- Vous l’avez vue, Madame Bayard ?
- T’entends ça Éléonore ? C’est proche de ma chambrette...
- Tu n’as pas peur qu’elle vienne te chatouiller les pieds ?
- Même pas ! J’aimerais bien voir ses nichons à défaut des tiens...
- Ce que t’es subtil !
- On ne plaisante pas avec ça, les jeunes ! Avait rétorqué Louise d’un air sévère qui avait jeté un froid.
Un soir de la
semaine suivante, Christophe avait cherché, puis trouvé Éléonore
à la Bibliothèque où elle étudiait des parchemins qu’elle
venait de récupérer. Il s’était exclamé :
- Eh chérie, en dégageant une partie du sous-sol, on est tombé sur une crypte !
- Super ! Je peux vous accompagner demain matin ?
- OK, et maintenant, tu viens boire un coup au pub du bourg ?
- Non merci Christophe, je suis claquée...
Tout en prélevant,
dans la cuisine du Logis, un morceau de fromage, du pain et un flacon
de Saumur-Champigny, pour une petite collation, Éléonore pensait
qu’Adam n’aurait pas franchement apprécié la familiarité de
Christophe à son égard...
Elle avait hâte de
rentrer chez elle, de prendre une douche brûlante, et de se remettre
à la lecture du grimoire au creux de son canapé.
Aujourd’hui,
elle avait récupéré un lot de peintures polychromes sommairement
estimé et daté du XVIème siècle par l’antiquaire du village.
Les tableaux représentaient des scènes de la vie quotidienne des
religieuses dans la cité monastique. L’attention d’Éléonore
s’était portée sur une peinture représentant un ensemble
d’élèves-pensionnaires encadrées par leur prieure en longue
robe. Une jeune-fille rousse à l'air familier émargeait du groupe,
elle irradiait d’un charme frémissant. Un sourire étirait son fin
visage illuminé par ses yeux verts. Éléonore dut faire un effort
pour détacher son regard captif du tableau.
Ce soir, intriguée
et émue, elle tournait les pages du grimoire, il lui semblait que
les deux œuvres étaient liées...
Adam s’était
fait piéger par le père d’Aliénor qui l’avait guetté, dans le
cloître, avant qu’il ne rejoigne sa douce amie. Il lui avait
passé, par traîtrise, son épée à travers le corps et avait
balancé le cadavre du jeune-homme dans le puits. Son forfait
accompli, le père vengeur s'en était vanté auprès de sa fille.
Désespérée, Aliénor, s'était laissée mourir de faim et de folie
dans sa cellule, appelant Adam jusqu'à son dernier souffle. La
légende disait que, depuis, au moment de Noël, certaines personnes
pouvaient apercevoir le fantôme d'Aliénor, errant dans les allées
du couvent, pleurant après son chevalier. La légende disait aussi
que l’âme de la malheureuse serait délivrée lorsqu’une
jeune-fille, idéalement sensible et amoureuse, aurait l’idée de
se jeter dans le puits. Ce que la pauvre Aliénor n’avait pas eu le
courage de faire, à son époque...
Très troublée,
Éléonore ne pouvait s'empêcher de penser qu’elle collait au
personnage d’Aliénor, jusqu’au prénom même de son superbe
fiancé...
Persuadée que rien
n’arrivait par hasard, elle s’interrogeait sur le sens de cette
coïncidence.
Le lendemain matin,
elle s’était levée, la tête lourde. Elle avait passé une nuit
agitée de rêves tourmentés où des gens s’entre-tuaient dans des
châteaux en ruines. Elle avait dû faire un effort pour chasser de
ses pensées les bribes de cauchemars qui s’y accrochaient.
Chaudement vêtue,
revigorée d’une tartine de pain beurrée au miel et d’un café,
munie d’une lampe torche, elle avait quitté son logement pour
rejoindre les archéologues.
L’église
abbatiale dressait son clocher dans le petit matin gris et brumeux.
L’humidité en suspension s’infiltrait dans les vêtements
d’Éléonore alors qu’elle suivait la galerie méridionale du
Cloître au bout de laquelle démarraient les escaliers menant aux
caves. La porte d’accès en était ouverte et laissait entrevoir un
espace sombre et silencieux.
Éléonore avait
commencé sa descente ; d’une main, elle éclairait les
marches glissantes, de l’autre, elle s’appuyait à la paroi
recouverte de salpêtre. Elle avait suivi un boyau tortueux en
projetant le faisceau de sa torche qui révélait un environnement
crayeux au sol inégal sur lequel elle butait parfois. Des sons de
plus en plus forts lui parvenaient au cours de sa progression. Puis,
elle avait débouché dans une zone, sommairement éclairée par deux
lampes à pétrole, où s’activaient les archéologues. Christophe
avait clamé :
- Enfin, te voilà !
- Vous ne m’avez pas attendue !
- J’ai frappé à ta porte ce matin...
- J'ai eu un mal fou à me réveiller.
Armés de petites
pioches, les deux gars, équipés d’une lampe frontale, grattaient
précautionneusement le sol sablonneux du caveau qu’ils avaient
dégagé cette semaine. Ils avaient mis en évidence une dalle de
pierre qu’ils s’apprêtaient à soulever et la jeune guide les
avaient aidés. Ils avaient décollé le couvercle dans un nuage de
poussières et l'avaient déposé sur le côté. Trois têtes
s'étaient, aussitôt, penchées dans l’excavation qui présentait
des ossements, manifestement humains... Les jeunes-gens s’étaient
exclamés de stupeur et Denis avait commencé à prendre des photos.
D'après les plans, cette crypte se trouvait sous le puits du Cloître
du Grand-Moutier.
La petite équipe
avait passé le week-end à collecter dans des boîtes des
échantillons d’os et de matières. Ils seraient analysés et datés
en laboratoire. En attendant, Denis pensait qu’il s’agissait
d’une fosse où des cadavres avaient été jetés pêle-mêle, sans
aucune cérémonie.
Le sous-sol recelait
d’autres tombes, notamment celles qui se trouvaient dans une crypte
située sous le maître-autel de l’église abbatiale et qui
comportaient les sarcophages des abbesses ayant exercé à
Fontevraud. Les religieuses et les simples gens ayant été enterrés
au cimetière du monastère.
Ainsi, Éléonore
s’étaient plongée dans l’étude des ouvrages dont elle
disposait, en quête d’informations sur un massacre qui aurait eu
lieu à l’Abbaye. D’après Denis, les lambeaux de tissus et les
quelques ornements retrouvés dans la fosse semblaient indiquer une
période se situant au XVIème siècle.
Éléonore avait
rendu visite à Théophile Seignard, l’antiquaire-bouquiniste
du village. Il possédait une puissante culture historique et elle
aimait échanger avec lui. Elle lui avait raconté la dernière
découverte archéologique. L'antiquaire pensait qu’il pouvait
s’agir de protestants qui auraient été éliminés ; maints
bastions huguenots des environs, notamment celui de Saumur, étaient
en guerre avec le monastère.
Intrigué,
l’antiquaire avait farfouillé parmi les étagères de sa boutique
d’où il avait exhumé un volume à la couverture de cuir râpé
qui relatait certains faits particuliers aux guerres de religion en
Anjou. Il en avait fébrilement tourné les pages, en murmurant des :
« C’est très étrange... », puis, il avait résumé à
Éléonore, qu’en décembre de l’année 1577, un groupe de jeunes
protestants avaient voulu venger un de leurs camarades qui avait été
trucidé par le père de sa bonne amie, lequel était capitaine de la
garnison de défense basée à l’Abbaye. Lors d’une échauffourée
avec les gardes, ils auraient subi le même sort que l’infortuné
amoureux. Lardés de coups d’épée, ils auraient été précipités
dans un puits du Cloître. Nul n’avait jamais retrouvé leurs
traces.
Excitée, Éléonore
avait remarqué :
- Cet événement correspond à la date estimée des ossements trouvés dans le caveau sous le puits et il colle à la légende...
- Quelle légende ?
Éléonore avait
renseigné l’antiquaire sur l’existence de son fameux grimoire et
du tableau... Monsieur Seignard avait demandé à voir les œuvres et
avait conclu :
- C’est extrêmement troublant ! Je vais faire d’autres recherches, si vous voulez, mademoiselle Éléonore... Oh attendez, je n’avais pas lu la page suivante, le texte précise que le jeune amoureux se nommait Adam de Chateaunoir et que l'abbesse de l’époque était Louise de Bourbon... Mais, vous ne vous sentez pas bien Éléonore ?
La jeune-fille avait
dû s’asseoir dans un des fauteuils crapaud du magasin
d’antiquités. Livide, elle ne cessait de murmurer : « C’est
pas possible... », puis, elle s’était levée brusquement et
avait passé la porte. Elle avait filé dans la ruelle pavée qui la
ramenait à l’Abbaye. Ses pensées s’accéléraient et se
brouillaient. Une succession de signes récents se liaient à des
événements inquiétants du passé dans une mécanique
incontrôlable. Éléonore avait décidé de se confier à
Louise Bayard.
En entrant dans le
Logis des Abbesses, elle avait croisé Auguste Bayard qui
partait effectuer sa dernière tournée du site afin de fermer les
multiples portes du domaine pour éviter les intrusions. L’intendante
se trouvait dans le bureau où elle alignait des chiffres dans un
cahier. La maigre femme, aux cheveux blancs relevés en chignon,
avait à peine relevé la tête à l’entrée de la jeune-fille.
- Madame Bayard ?
- Oui, Éléonore...
- Savez-vous si des assassinats se sont produits ici, à l'Abbaye, en 1577 ?
Louise Bayard avait
regardé la jeune guide, s'exprimant d'une voix grinçante :
- Vous savez, Alié... Éléonore, cet endroit a été le théâtre de bien de crimes et de passions, ce n'était pas seulement une retraite religieuse tranquille et bienheureuse...
- Dites-m’en davantage...
- Plus tard, Éléonore, j'ai du travail... Il y a encore de la soupe à la cuisine, nous avons mangé sans vous.
- Non merci, je n'ai pas faim.
Tout autant
angoissée, Éléonore était ressortie avec l'intention de retrouver
les archéologues. Elle était descendue vers le jardin enclos par
les quatre murs du Cloître ; le contour du puits s'y profilait
dans l'obscurité. Elle s'en était approché et ses mains s’étaient
plaquées sur la pierre froide et rugueuse. Un murmure sourd lui
parvenait des profondeurs.
Une lumière
blanchâtre avait soudainement attiré son regard vers l'étage de la
bâtisse abritant le haut-dortoir. Elle s’y déplaçait en glissant
derrière les baies du corridor. Puis, le spectre lumineux était
descendu vers la galerie, bientôt, la jeune-fille allait le voir
apparaître dans le jardin...
- Bouh !
Éléonore avait
sursauté et hurlé de terreur alors qu'une main l’agrippait à
l'épaule. Elle s'était retournée pour tomber dans les bras de
Christophe qui riait :
- Quelle trouille, ma vieille !
- T'es con ! J'ai cru mourir !
- Qu'est-ce que tu fous là ?
- Et toi ?
- J'étais descendu pour prendre l'air et fumer, paradoxalement...
- J'allais vous voir.
- Tu t'ennuies ?
- Je flippe un peu...
- C'est l'effet souterrain, tu as vu trop de squelettes.
Éléonore pointait
le bras vers le bâtiment d'en face, n'y distinguant plus aucune
trace de lumière. Elle avait demandé :
- Tu n'as rien vu là ?
- Non, quoi ?
- Je crois que j'ai aperçu la Dame Blanche...
- Oh, arrête ! Tu crois à cette blague de revenants ?
- Si tu savais...
- Quoi ? Viens dans ma cellule, je vais te réconforter...
- Non merci, j’ai eu ma dose d’émotions, je rentre.
Les nuits suivantes,
Éléonore avait eu du mal à trouver le sommeil. Un malaise
insidieux s'emparait d'elle. Elle avait la sensation de baigner dans
l'irréalité. Son propre esprit lui échappait tandis qu’un autre
prenait possession de son corps. Elle se sentait abandonnée et
piégée par un destin qui n'était pas le sien. Elle trouvait même
à Madame Bayard des faux airs d'Abbesse...
Les jours de
décembre s’égrenaient sous un ciel plombé. L'hiver avait envahi
le paysage en isolant l’Abbaye du monde...
À l’approche de
Noël, les ouvriers des chantiers avaient quitté les lieux pour
passer les fêtes en famille. Profondément déprimée, Éléonore
avait refusé toute invitation. Ses compagnons l'avaient quittée à
regret, lui prédisant qu'elle allait s'ennuyer à mourir...
Le domaine abbatial
n'était plus occupé que par les époux Bayard et la jeune-fille à
qui Adam n’avait donné aucun signe de vie.
À l'occasion de
cette nuit de Noël, Louise et Auguste Bayard l'avait conviée à
dîner. Ensuite, ils iraient à la messe de minuit célébrée à
l’Église Saint-Michel. Engluée dans son cafard, Éléonore était
encore indécise quant à sa participation aux festivités...
En début de soirée,
elle avait soudainement ressenti l'urgence d'une mission à
accomplir. Guidée par une force supérieure, elle avait quitté son
logement...
Le jeune-homme avait
pénétré dans l'enceinte du monastère. Il avait dû passer
par-dessus le mur, car toutes les grilles étaient verrouillées. Il
savait exactement où escalader et comment se diriger. Cela ne le
surprenait pas, artiste, il fonctionnait à l’instinct et à
l'intuition.
À l'intérieur, il
avait dépassé des bâtiments obscurs et fermés. Le paysage, nappé
de givre blanc, présentait un décor féerique ; le froid
intense avait déposé des particules scintillantes sur toute chose,
du sol aux toitures.
Il avait toqué à
la porte du Logis d’accueil. Sans réponse, il avait pénétré
dans la maison jusqu’à une pièce dressée pour un repas de deux
personnes... En effet, s'y tenait un couple formé par une dame à
l’air sévère et un homme rondouillard.
La femme avait
tressailli devant l’irruption fougueuse du jeune-homme brun,
ébouriffé, tout habillé de cuir noir et qui dardait son regard
sombre. Il avait lancé d’une voix grave :
- Je cherche Éléonore !
- Qui êtes vous ?
- Adam Castleblack...
- N'êtes-vous pas mort ?
- Vous êtes folle ? Où est-elle ?
- Qui ça ?
- Éléonore, ma fiancée...
- Aliénor ?
- Non, Éléonore !
- Elle est partie vous retrouver...
Adam s’était
retenu de secouer l’oiseau de mauvaise augure. Il avait répété :
- Où est-elle ?
- Dans le Cloître, mais c'est trop tard...
- Trop tard pour quoi ?
- Seule l'intention comptait selon la légende de la Dame Blanche... Éléonore est allée trop loin, elle n'était pas obligée de se sacrifier...
- Mais vous êtes vraiment dingue !
Le jeune homme
s'était rué à l’extérieur. Devinant son chemin, il avait
dégringolé les marches de l’église abbatiale, fusé dans la nef,
et s’était précipité dans le jardin... Là-bas, la silhouette de
son amie se découpait dans une scène d’épouvante, prête à
basculer dans les entrailles d’un puits.
***
Elle se penche de
plus en plus et son buste disparaît. Elle perçoit une voix qui
l'appelle. Bientôt, la dernière page sera tournée. Elle rejoint
son amour.
Le jeune-homme
surgit dans la nuit glacée, hurlant le nom d’Éléonore. D’une
détente prodigieuse, il l'attrape au moment où elle va plonger.
Leurs deux corps se récupèrent, enlacés, sur le dallage givré...
Adam murmure :
- À quoi joues-tu chérie ?
- Adam...
- J'ai reçu tes lettres... Je n'allais pas te laisser seule ce soir.
- T'as pris ta guitare ?
- Mais non, mon cœur... Je m'en fous, viens, rentrons nous réchauffer...
Dans l'espace
nocturne, une lumière jaillit, libérée. Elle monte et se dissout
au-delà des toitures de l'Abbaye...


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