lundi 10 août 2015

Le Puits de Fontevraud



Éléonore longe la nef de l’église abbatiale rythmée par les hautes colonnes blanches aux chapiteaux sculptés, elle passe devant les tombeaux des Plantagenêts, puis, va s’agenouiller dans l’une des chapelles où elle s’abîme dans une courte prière. Elle se signe et franchit la porte papale, traverse une galerie voûtée d’ogives pour déboucher dans le Cloître du Grand-Moutier. La nuit étoilée l’enveloppe alors qu’elle traverse le jardin ouvragé pour se diriger vers un puits qui s’encastre dans une arcade aveugle. La jeune fille se penche au-dessus de la margelle. Un appel monte de l’insondable profondeur porté par un souffle puissant. Éléonore frissonne et ferme les yeux...
***
L'Abbaye de Fontevraud étendait sa masse imposante dans le crépuscule de novembre. Après avoir affronté la tempête extérieure qui lui avait rabattu des paquets de pluie sur la tête, Éléonore s’était retirée dans son logement de fonction situé dans la Cour du Dehors. Elle avait ôtée sa parka détrempée, secoué sa longue chevelure rousse humidifiée qu’elle avait tressé sur le côté. Puis, elle avait remis quelques bûchettes dans le poêle à bois qui réchauffait son modeste intérieur.
Cela faisait une semaine que la jeune fille, diplômée en « Architecture et Histoire de l’Art », avait pris ses fonctions de guide-conférencière à l'Abbaye.
Le jour de son arrivée, elle avait fait un tour de reconnaissance du prestigieux ensemble religieux avec Auguste Bayard, le gardien, et Prosper Joly, le conservateur, lequel avait, ensuite, regagné sa douillette demeure saumuroise.
Éléonore appréciait cette première affectation qui lui permettait de retrouver son Anjou natal après des études à l’école parisienne de Chaillot.
Rassasiée d’un simple dîner préparé par Louise Bayard, femme du précédent, la jeune fille s'était installée à sa table de travail. Ayant peu de disposition pour l’art culinaire, elle avait accepté avec enthousiasme la proposition de la guichetière et intendante du domaine, moyennant un petit écot, de lui réserver des portions de ses plats cuisinés ou de partager sa table.
À l’affût de détails historiques, aux fins de parfaire sa connaissance des lieux, Éléonore avait choisi d'anciens ouvrages à la bibliothèque située dans le Logis Abbatial. Elle les compulsait au hasard, s’attardant sur certains, au gré de son intérêt.
Elle avait des notions sur l'histoire de l’Abbaye, fondée à la fin du XIème siècle par Robert d’Arbrissel.
Avec l’aide de disciples et de brigands qu’il avait convertis, ce moine breton avait défriché un val, au creux d’une profonde forêt, au lieu-dit le « Fons d’Evraud », pour y établir une « cité monastique ». Une trentaine d’abbesses s’étaient succédées à la tête de cette communauté religieuse, dont la plus célèbre fut Aliénor d’Aquitaine qui y avait établi la nécropole de la dynastie des Plantagenêts, comtes d’Anjou. L’ensemble monumental avait été transformé en prison par un décret napoléonien pour finir dans le giron du Ministère des Beaux-Arts après 1963... Depuis, d’importants travaux d’aménagement et de restauration prenaient place dans l’enceinte abbatiale.
Engourdie par la chaleur du poêle et un verre de vin rouge, Éléonore s’était blottie dans le vieux canapé en velours râpé de son logis et tournait les pages d’un grimoire du XVIème siècle. Il comportait des fables, ornées d’enluminures naïves, ayant pour cadre l’Abbaye et le bourg de Fontevraud. Elle s'était attardée sur celle intitulée Le Puits, illustrée de personnages en tenue d’époque...
Il était une fois une noble et belle jeune fille, prénommée Aliénor, qui logeait dans un château délabré, proche du village de Montsoreau. Elle était entichée de son voisin et compagnon d’enfance, issu d’une famille huguenote désargentée, et refusait farouchement d'épouser un beau parti choisi par son père. Pour pénitence, la demoiselle angevine avait été recluse au couvent de Fontevraud, dans la partie réservée aux « femmes repenties »... Obstinée et amoureuse, usant de stratagèmes, Aliénor avait fait venir son amoureux qui avait réussi à franchir le mur d'enceinte du domaine et à déjouer la surveillance des moniales. Éperdue d'amour pour son valeureux chevalier, elle s'était donnée à lui avec ferveur dans son austère cellule et lui avait demandé de renouveler son exploit au fil des nuits...
À ce moment de sa lecture, Éléonore s'était assoupie et s'était engloutie dans un rêve qu'elle épousait totalement, n’en distinguant pas la frontière avec sa vie réelle. Elle y voyait Adam, bravant les brumes hivernales des Bords de Loire pour venir la retrouver.
Dans la vraie vie, ce dernier avait tiqué lorsqu’il avait appris que la jeune-fille allait s'isoler aux confins de l'Anjou.
  • Tu quittes Paris pour un bled à deux-trois bicoques ! Et dans un couvent ! Tu veux prendre le voile ou quoi ?
  • Un ancien couvent... C'est un boulot ! Rejoins-moi !
  • T'es folle ! Je ne suis même pas sûr qu'il y ait l'électricité là-bas...
  • T'inquiète, tu pourras la brancher ta guitare ! Il n’y a que ça qui compte, pour toi !


Les jours s'étaient enchaînés et Éléonore n’avait aucune nouvelle d’Adam. Ne disposant pas d’un téléphone personnel, elle lui envoyait des lettres qui demeuraient sans réponse. Dans la dernière, elle priait son ami de venir, au moins, la retrouver pour Noël.
En cette fin d’année 1977, l'air retentissait du bruit des outils des Compagnons du Devoir qui s’appliquaient à redonner aux murs et aux toitures leur éclat d’antan. Les tailleurs de pierres, les menuisiers et les couvreurs, les décorateurs et les paysagistes, s’activaient avec leurs outils spécifiques et leur savoir-faire à tous les étages, des caves aux greniers, en passant par les cours et les jardins. Des fouilles étaient entreprises par les archéologues afin de mettre à jour les parties les plus anciennes et les architectes étudiaient les plans de restauration des monuments historiques dégradés.
Les bâtiments ecclésiastiques avaient été dévastés et vandalisés à l’époque de la Révolution Française, le mobilier précieux, les ornements sacerdotaux, les tableaux et les œuvres d’art avaient été soumis au pillage par la population et la soldatesque. L’Assemblée Nationale révolutionnaire avait décrété que les biens du Clergé appartenaient désormais à la patrie et que les vœux des monastiques n’étaient plus reconnus. La transformation en centre pénitentiaire avait achevé la dénaturation de la « cité idéale », au rayonnement intellectuel et spirituel, rêvée par son fondateur Robert d’Arbrissel.
Depuis 1976, le Centre Culturel de l’Ouest animait et gérait le domaine de Fontevraud où s’organisaient des visites pour un public avide de découvrir son patrimoine collectif à travers des édifices chargés d’histoire.
Éléonore se familiarisait avec l’espace monumental et majestueux. Elle y respirait l’odeur de la pierre et du bois dans tous leurs états. Des parfums pénétrants s’exhalaient du végétal environnant, à partir des jardins et des bois. Elle longeait les galeries du Cloître, détaillant dans le tuffeau les rinceaux délicatement sculptés de volutes et d’armoiries des rois France. Elle se perdait dans les escaliers glacials, s’égarait dans les couloirs silencieux des étages qui desservaient des pièces dénudées. Elle s’aventurait dans les anciens dortoirs, jadis occupés par les religieuses, convertis en cellules rudimentaires lors de la période carcérale qui avait duré cent-cinquante années.
Il régnait une atmosphère de mystère et d’austérité, une aura de quiétude et de spiritualité. La jeune-fille percevait fugitivement des souffles et des murmures, des frôlements... Il lui semblait que les murs avaient gardé en mémoire les joies et les souffrances des milliers d’âmes qu’ils avaient abritées, que la matière avait absorbé et retransmettait les émotions des prières, celles issues des pompeuses cérémonies liturgiques, celles des huit messes quotidiennes de Matines à Complies, ou bien celles chuchotées avec ferveur dans l’isolement d’une chambrette ou d’un cachot.
Éléonore n’avait pas encore visité les caves, elle attendait d’y être invitée par Denis et Christophe qui sondaient et creusaient aux quatre coins du site monastique. Ils déterraient des morceaux de vaisselle, des fragments d’outils, des pièces de monnaie, des bouts d’os... Dernièrement, ils avaient découvert un passage obstrué qui reliait probablement l’Abbaye à l’église Saint-Michel située dans le bourg. Une légende rapportait qu’un réseau souterrain permettait de rejoindre la Loire et Montsoreau...
Les ouvriers des chantiers de restauration étaient, le plus souvent, issus du village ou des environs et rentraient chez eux le soir. Ils apportaient leurs casse-croûtes qu’ils prenaient, avec le chef de chantier, dans une salle qui leur était réservée.
Les deux archéologues, originaires de Nantes, résidaient sur place. Tout autant qu’Éléonore, ils profitaient de la cuisine de Louise Bayard pour des repas pris dans la salle-à-manger du Logis de l’Abbesse auxquels s’adjoignaient, quelquefois, le conducteur des travaux et l'architecte des monuments historiques.
Ce même Logis comportait le bureau d’accueil, occupé par Madame Bayard lors de ses activités administratives, ainsi que la bibliothèque qu’Éléonore avait décidé de réorganiser en classant tous les ouvrages sur des étagères appropriées selon un inventaire spécifique.
Dans la foulée, la jeune fille, pleine d’énergie, avait aménagé une Salle du Trésor où elle disposait les trouvailles archéologiques et les pièces intéressantes dénichées et récupérées de-ci, de-là... Des personnes de la région, désireuses de participer à l’essor du Centre Culturel de l’Ouest, léguaient des objets provenant de successions de famille dans un esprit philanthropique. Certains de ces biens de valeur, dispersés pendant la Révolution, provenaient de l’Abbaye et de son village.

Décembre était bien entamé et les touristes ne se pressaient guère au portillon, ce qui donnait du temps à Éléonore pour suivre les recherches de Denis et Christophe.
Les deux garçons avaient souhaité se loger dans les anciens cachots des condamnés et la jeune guide avait tiqué sur ce choix :
  • Ils sont chargés d’ondes négatives...
Christophe, à l’allure d’éphèbe blond aux yeux bleus, lui avait rétorqué :
  • Je ne crois pas aux forces de l’invisible, chérie, je suis un scientifique... Et puis, j’aime les lieux dépouillés, nous allons prendre une cellule chacun et nous installerons nos dossiers et notre matériel dans une autre.
  • Comme tu veux.
  • Je veux bien que tu viennes m’enfermer la nuit, mais à condition que tu partages ma paillasse...
Éléonore avait ironisé sur l’invitation, Christophe la provoquait régulièrement sur ce terrain-là, mais elle lui rabattait son caquet et le traitait de macho.
Denis, gringalet binoclard, assistait à leurs joutes oratoires en souriant et en haussant les épaules. En dehors des fouilles, celui-ci s’absorbait dans l’étude et la réalisation de plans et remplissait des carnets de relevés et de croquis.
Au cours d’un déjeuner, le petit groupe, presque familial, formé par les époux Bayard et les trois jeunes-gens, avait évoqué les fables qui circulaient sur les fantômes de l’Abbaye. Passionnée par le sujet, Éléonore avait questionné Louise Bayard à propos d’apparitions d’une Dame Blanche, par certaines nuits d’hiver, dans la galerie Est du Cloître du Grand-Moutier. Christophe s’était écrié :
  • Je l’ai aperçue plusieurs fois derrière les fenêtres du haut-dortoir...
  • Vous l’avez vue, Madame Bayard ?
  • T’entends ça Éléonore ? C’est proche de ma chambrette...
  • Tu n’as pas peur qu’elle vienne te chatouiller les pieds ?
  • Même pas ! J’aimerais bien voir ses nichons à défaut des tiens...
  • Ce que t’es subtil !
  • On ne plaisante pas avec ça, les jeunes ! Avait rétorqué Louise d’un air sévère qui avait jeté un froid.
Un soir de la semaine suivante, Christophe avait cherché, puis trouvé Éléonore à la Bibliothèque où elle étudiait des parchemins qu’elle venait de récupérer. Il s’était exclamé :
  • Eh chérie, en dégageant une partie du sous-sol, on est tombé sur une crypte !
  • Super ! Je peux vous accompagner demain matin ?
  • OK, et maintenant, tu viens boire un coup au pub du bourg ?
  • Non merci Christophe, je suis claquée...
Tout en prélevant, dans la cuisine du Logis, un morceau de fromage, du pain et un flacon de Saumur-Champigny, pour une petite collation, Éléonore pensait qu’Adam n’aurait pas franchement apprécié la familiarité de Christophe à son égard...
Elle avait hâte de rentrer chez elle, de prendre une douche brûlante, et de se remettre à la lecture du grimoire au creux de son canapé.
Aujourd’hui, elle avait récupéré un lot de peintures polychromes sommairement estimé et daté du XVIème siècle par l’antiquaire du village. Les tableaux représentaient des scènes de la vie quotidienne des religieuses dans la cité monastique. L’attention d’Éléonore s’était portée sur une peinture représentant un ensemble d’élèves-pensionnaires encadrées par leur prieure en longue robe. Une jeune-fille rousse à l'air familier émargeait du groupe, elle irradiait d’un charme frémissant. Un sourire étirait son fin visage illuminé par ses yeux verts. Éléonore dut faire un effort pour détacher son regard captif du tableau.
Ce soir, intriguée et émue, elle tournait les pages du grimoire, il lui semblait que les deux œuvres étaient liées...
Adam s’était fait piéger par le père d’Aliénor qui l’avait guetté, dans le cloître, avant qu’il ne rejoigne sa douce amie. Il lui avait passé, par traîtrise, son épée à travers le corps et avait balancé le cadavre du jeune-homme dans le puits. Son forfait accompli, le père vengeur s'en était vanté auprès de sa fille. Désespérée, Aliénor, s'était laissée mourir de faim et de folie dans sa cellule, appelant Adam jusqu'à son dernier souffle. La légende disait que, depuis, au moment de Noël, certaines personnes pouvaient apercevoir le fantôme d'Aliénor, errant dans les allées du couvent, pleurant après son chevalier. La légende disait aussi que l’âme de la malheureuse serait délivrée lorsqu’une jeune-fille, idéalement sensible et amoureuse, aurait l’idée de se jeter dans le puits. Ce que la pauvre Aliénor n’avait pas eu le courage de faire, à son époque...
Très troublée, Éléonore ne pouvait s'empêcher de penser qu’elle collait au personnage d’Aliénor, jusqu’au prénom même de son superbe fiancé...
Persuadée que rien n’arrivait par hasard, elle s’interrogeait sur le sens de cette coïncidence.
Le lendemain matin, elle s’était levée, la tête lourde. Elle avait passé une nuit agitée de rêves tourmentés où des gens s’entre-tuaient dans des châteaux en ruines. Elle avait dû faire un effort pour chasser de ses pensées les bribes de cauchemars qui s’y accrochaient.
Chaudement vêtue, revigorée d’une tartine de pain beurrée au miel et d’un café, munie d’une lampe torche, elle avait quitté son logement pour rejoindre les archéologues.
L’église abbatiale dressait son clocher dans le petit matin gris et brumeux. L’humidité en suspension s’infiltrait dans les vêtements d’Éléonore alors qu’elle suivait la galerie méridionale du Cloître au bout de laquelle démarraient les escaliers menant aux caves. La porte d’accès en était ouverte et laissait entrevoir un espace sombre et silencieux.
Éléonore avait commencé sa descente ; d’une main, elle éclairait les marches glissantes, de l’autre, elle s’appuyait à la paroi recouverte de salpêtre. Elle avait suivi un boyau tortueux en projetant le faisceau de sa torche qui révélait un environnement crayeux au sol inégal sur lequel elle butait parfois. Des sons de plus en plus forts lui parvenaient au cours de sa progression. Puis, elle avait débouché dans une zone, sommairement éclairée par deux lampes à pétrole, où s’activaient les archéologues. Christophe avait clamé :
  • Enfin, te voilà !
  • Vous ne m’avez pas attendue !
  • J’ai frappé à ta porte ce matin...
  • J'ai eu un mal fou à me réveiller.
Armés de petites pioches, les deux gars, équipés d’une lampe frontale, grattaient précautionneusement le sol sablonneux du caveau qu’ils avaient dégagé cette semaine. Ils avaient mis en évidence une dalle de pierre qu’ils s’apprêtaient à soulever et la jeune guide les avaient aidés. Ils avaient décollé le couvercle dans un nuage de poussières et l'avaient déposé sur le côté. Trois têtes s'étaient, aussitôt, penchées dans l’excavation qui présentait des ossements, manifestement humains... Les jeunes-gens s’étaient exclamés de stupeur et Denis avait commencé à prendre des photos. D'après les plans, cette crypte se trouvait sous le puits du Cloître du Grand-Moutier.
La petite équipe avait passé le week-end à collecter dans des boîtes des échantillons d’os et de matières. Ils seraient analysés et datés en laboratoire. En attendant, Denis pensait qu’il s’agissait d’une fosse où des cadavres avaient été jetés pêle-mêle, sans aucune cérémonie.
Le sous-sol recelait d’autres tombes, notamment celles qui se trouvaient dans une crypte située sous le maître-autel de l’église abbatiale et qui comportaient les sarcophages des abbesses ayant exercé à Fontevraud. Les religieuses et les simples gens ayant été enterrés au cimetière du monastère.

Ainsi, Éléonore s’étaient plongée dans l’étude des ouvrages dont elle disposait, en quête d’informations sur un massacre qui aurait eu lieu à l’Abbaye. D’après Denis, les lambeaux de tissus et les quelques ornements retrouvés dans la fosse semblaient indiquer une période se situant au XVIème siècle.
Éléonore avait rendu visite à Théophile Seignard, l’antiquaire-bouquiniste du village. Il possédait une puissante culture historique et elle aimait échanger avec lui. Elle lui avait raconté la dernière découverte archéologique. L'antiquaire pensait qu’il pouvait s’agir de protestants qui auraient été éliminés ; maints bastions huguenots des environs, notamment celui de Saumur, étaient en guerre avec le monastère.
Intrigué, l’antiquaire avait farfouillé parmi les étagères de sa boutique d’où il avait exhumé un volume à la couverture de cuir râpé qui relatait certains faits particuliers aux guerres de religion en Anjou. Il en avait fébrilement tourné les pages, en murmurant des : « C’est très étrange... », puis, il avait résumé à Éléonore, qu’en décembre de l’année 1577, un groupe de jeunes protestants avaient voulu venger un de leurs camarades qui avait été trucidé par le père de sa bonne amie, lequel était capitaine de la garnison de défense basée à l’Abbaye. Lors d’une échauffourée avec les gardes, ils auraient subi le même sort que l’infortuné amoureux. Lardés de coups d’épée, ils auraient été précipités dans un puits du Cloître. Nul n’avait jamais retrouvé leurs traces.
Excitée, Éléonore avait remarqué :
  • Cet événement correspond à la date estimée des ossements trouvés dans le caveau sous le puits et il colle à la légende...
  • Quelle légende ?
Éléonore avait renseigné l’antiquaire sur l’existence de son fameux grimoire et du tableau... Monsieur Seignard avait demandé à voir les œuvres et avait conclu :
  • C’est extrêmement troublant ! Je vais faire d’autres recherches, si vous voulez, mademoiselle Éléonore... Oh attendez, je n’avais pas lu la page suivante, le texte précise que le jeune amoureux se nommait Adam de Chateaunoir et que l'abbesse de l’époque était Louise de Bourbon... Mais, vous ne vous sentez pas bien Éléonore ?
La jeune-fille avait dû s’asseoir dans un des fauteuils crapaud du magasin d’antiquités. Livide, elle ne cessait de murmurer : « C’est pas possible... », puis, elle s’était levée brusquement et avait passé la porte. Elle avait filé dans la ruelle pavée qui la ramenait à l’Abbaye. Ses pensées s’accéléraient et se brouillaient. Une succession de signes récents se liaient à des événements inquiétants du passé dans une mécanique incontrôlable. Éléonore avait décidé de se confier à Louise Bayard.
En entrant dans le Logis des Abbesses, elle avait croisé Auguste Bayard qui partait effectuer sa dernière tournée du site afin de fermer les multiples portes du domaine pour éviter les intrusions. L’intendante se trouvait dans le bureau où elle alignait des chiffres dans un cahier. La maigre femme, aux cheveux blancs relevés en chignon, avait à peine relevé la tête à l’entrée de la jeune-fille.
  • Madame Bayard ?
  • Oui, Éléonore...
  • Savez-vous si des assassinats se sont produits ici, à l'Abbaye, en 1577 ?
Louise Bayard avait regardé la jeune guide, s'exprimant d'une voix grinçante :
  • Vous savez, Alié... Éléonore, cet endroit a été le théâtre de bien de crimes et de passions, ce n'était pas seulement une retraite religieuse tranquille et bienheureuse...
  • Dites-m’en davantage...
  • Plus tard, Éléonore, j'ai du travail... Il y a encore de la soupe à la cuisine, nous avons mangé sans vous.
  • Non merci, je n'ai pas faim.
Tout autant angoissée, Éléonore était ressortie avec l'intention de retrouver les archéologues. Elle était descendue vers le jardin enclos par les quatre murs du Cloître ; le contour du puits s'y profilait dans l'obscurité. Elle s'en était approché et ses mains s’étaient plaquées sur la pierre froide et rugueuse. Un murmure sourd lui parvenait des profondeurs.
Une lumière blanchâtre avait soudainement attiré son regard vers l'étage de la bâtisse abritant le haut-dortoir. Elle s’y déplaçait en glissant derrière les baies du corridor. Puis, le spectre lumineux était descendu vers la galerie, bientôt, la jeune-fille allait le voir apparaître dans le jardin...
  • Bouh !
Éléonore avait sursauté et hurlé de terreur alors qu'une main l’agrippait à l'épaule. Elle s'était retournée pour tomber dans les bras de Christophe qui riait :
  • Quelle trouille, ma vieille !
  • T'es con ! J'ai cru mourir !
  • Qu'est-ce que tu fous là ?
  • Et toi ?
  • J'étais descendu pour prendre l'air et fumer, paradoxalement...
  • J'allais vous voir.
  • Tu t'ennuies ?
  • Je flippe un peu...
  • C'est l'effet souterrain, tu as vu trop de squelettes.
Éléonore pointait le bras vers le bâtiment d'en face, n'y distinguant plus aucune trace de lumière. Elle avait demandé :
  • Tu n'as rien vu là ?
  • Non, quoi ?
  • Je crois que j'ai aperçu la Dame Blanche...
  • Oh, arrête ! Tu crois à cette blague de revenants ?
  • Si tu savais...
  • Quoi ? Viens dans ma cellule, je vais te réconforter...
  • Non merci, j’ai eu ma dose d’émotions, je rentre.
Les nuits suivantes, Éléonore avait eu du mal à trouver le sommeil. Un malaise insidieux s'emparait d'elle. Elle avait la sensation de baigner dans l'irréalité. Son propre esprit lui échappait tandis qu’un autre prenait possession de son corps. Elle se sentait abandonnée et piégée par un destin qui n'était pas le sien. Elle trouvait même à Madame Bayard des faux airs d'Abbesse...
Les jours de décembre s’égrenaient sous un ciel plombé. L'hiver avait envahi le paysage en isolant l’Abbaye du monde...
À l’approche de Noël, les ouvriers des chantiers avaient quitté les lieux pour passer les fêtes en famille. Profondément déprimée, Éléonore avait refusé toute invitation. Ses compagnons l'avaient quittée à regret, lui prédisant qu'elle allait s'ennuyer à mourir...
Le domaine abbatial n'était plus occupé que par les époux Bayard et la jeune-fille à qui Adam n’avait donné aucun signe de vie.
À l'occasion de cette nuit de Noël, Louise et Auguste Bayard l'avait conviée à dîner. Ensuite, ils iraient à la messe de minuit célébrée à l’Église Saint-Michel. Engluée dans son cafard, Éléonore était encore indécise quant à sa participation aux festivités...
En début de soirée, elle avait soudainement ressenti l'urgence d'une mission à accomplir. Guidée par une force supérieure, elle avait quitté son logement...

Le jeune-homme avait pénétré dans l'enceinte du monastère. Il avait dû passer par-dessus le mur, car toutes les grilles étaient verrouillées. Il savait exactement où escalader et comment se diriger. Cela ne le surprenait pas, artiste, il fonctionnait à l’instinct et à l'intuition.
À l'intérieur, il avait dépassé des bâtiments obscurs et fermés. Le paysage, nappé de givre blanc, présentait un décor féerique ; le froid intense avait déposé des particules scintillantes sur toute chose, du sol aux toitures.
Il avait toqué à la porte du Logis d’accueil. Sans réponse, il avait pénétré dans la maison jusqu’à une pièce dressée pour un repas de deux personnes... En effet, s'y tenait un couple formé par une dame à l’air sévère et un homme rondouillard.
La femme avait tressailli devant l’irruption fougueuse du jeune-homme brun, ébouriffé, tout habillé de cuir noir et qui dardait son regard sombre. Il avait lancé d’une voix grave :
  • Je cherche Éléonore !
  • Qui êtes vous ?
  • Adam Castleblack...
  • N'êtes-vous pas mort ?
  • Vous êtes folle ? Où est-elle ?
  • Qui ça ?
  • Éléonore, ma fiancée...
  • Aliénor ?
  • Non, Éléonore !
  • Elle est partie vous retrouver...
Adam s’était retenu de secouer l’oiseau de mauvaise augure. Il avait répété :
  • Où est-elle ?
  • Dans le Cloître, mais c'est trop tard...
  • Trop tard pour quoi ?
  • Seule l'intention comptait selon la légende de la Dame Blanche... Éléonore est allée trop loin, elle n'était pas obligée de se sacrifier...
  • Mais vous êtes vraiment dingue !
Le jeune homme s'était rué à l’extérieur. Devinant son chemin, il avait dégringolé les marches de l’église abbatiale, fusé dans la nef, et s’était précipité dans le jardin... Là-bas, la silhouette de son amie se découpait dans une scène d’épouvante, prête à basculer dans les entrailles d’un puits.
***
Elle se penche de plus en plus et son buste disparaît. Elle perçoit une voix qui l'appelle. Bientôt, la dernière page sera tournée. Elle rejoint son amour.

Le jeune-homme surgit dans la nuit glacée, hurlant le nom d’Éléonore. D’une détente prodigieuse, il l'attrape au moment où elle va plonger. Leurs deux corps se récupèrent, enlacés, sur le dallage givré... Adam murmure :
  • À quoi joues-tu chérie ?
  • Adam...
  • J'ai reçu tes lettres... Je n'allais pas te laisser seule ce soir.
  • T'as pris ta guitare ?
  • Mais non, mon cœur... Je m'en fous, viens, rentrons nous réchauffer...
Dans l'espace nocturne, une lumière jaillit, libérée. Elle monte et se dissout au-delà des toitures de l'Abbaye...